Les faits divers et les médiums

Une famille de la ville d’Orvault, en région nantaise, a disparu et des traces de sang ont été retrouvées à leur domicile. Ce fait divers en rappelle étrangement un autre, tant dans les faits, que dans les mystères entourant cette disparition. À l’instar de l’affaire Fiona, qui dit mystère, dit attrape-tout. Par « tout », j’entends « des gens qui cherchent à résoudre une partie des mystères ». Dans le cas présent, ce qui nous intéresse, c’est la sortie médiatique d’une «coache de vie–consultante», qui aurait une « intelligence intuitive ». Cette femme, comme elle l’a expliqué plusieurs fois dans les médias, a des rêves prémonitoires. C’est ainsi qu’elle aurait rêvé des attentats de Nice et de Bruxelles, par exemple. Dans le cas de la famille disparue, d’après ses propos exacts diffusés sur CNEWS :

«Dans mon rêve—en tout cas c’était mon rêve, parce que c’est pas forcément ce qui sera la réalité—un jeune assassinait sa famille. Et c’était au bord de la mer ; il y avait des vagues, des grandes vagues, c’était l’océan. Donc pour moi c’était en Bretagne ou en Loire Atlantique, enfin par-là. J’ai rêvé de ça, je me suis réveillée hyper mal et puis après j’ai fini par oublier, mais lorsque j’ai regardé hier cette affaire, j’ai eu un sentiment terrible.»

Plus tôt, à la question « pensez-vous pouvoir aider les enquêteurs [dans l’affaire de la disparition de la famille d’Orvault] ? » :

«J’ai une intuition, oui… oui. Je pense que je peux peut-être être utile.»

Passons les appellations dissimulatrices, et nommons les choses : cette femme est médium. Étrange rêve ? En effet. Un drame familial, localisé dans une région similaire à celle des faits réels, un malaise face à l’horreur de tels faits. Étrange rêve ? Et bien… pas tant que ça. Les séquences (car il y en a eu une autre, en plateau, quelques heures auparavant) ont été diffusées le 26 février, alors que (a) la disparition était déjà connue, y compris les traces de sang laissant penser à un drame, (b) la localisation était aussi connue, et (c) l’accent avait déjà été mis sur le fils puisqu’il était connu que seule sa voiture était manquante. Bref, faire une telle déclaration ici ne prouve rien, si ce n’est que n’importe qui aurait pu, le 27 février, faire de telles annonces. Mais peu importe, démystifier le témoignage par celui-ci n’est pas le but de ce billet. Ce qui nous intéresse ici ce sont deux points essentiels de ce phénomène. Premièrement, les médiums, est-ce que ça marche ? Après tout, il semble que nous avons affaire ici à une dame prétendant avoir des dons (entre autres prétentions) alors qu’il n’en est rien, mais après tout ? Ce n’est pas parce que nous aurions un cas de charlatanisme ici que cela invalide tous les individus prétendant avoir des visions, recevoir des messages de l’au-delà, ou obtenir des informations par tout autre moyen qui échapperait à la raison humaine. Deuxièmement, l’intelligence intuitive, cela a-t-il un sens ? Plus généralement, est-ce que l’intuition, au sens commun, à savoir « le flair », existe-t-il ? Je vais spoiler, mais dans les deux cas : non.

Les médiums, une efficacité avérée dont les explications dépassent l’entendement ou… pssht ?               

Un des objectifs de la science, c’est d’expliquer les phénomènes qui nous entourent. Souvent, les médiums rendent leur travail et leur don légitimes en précisant que la science ne peut pas expliquer. En effet, la science n’explique que les phénomènes dont l’observation empirique permet d’en attester l’existence. Par exemple, on observe quotidiennement, dans la vie réelle comme en laboratoire le phénomène d’oubli. Ce faisant, les chercheurs essayent de l’expliquer. C’est aussi simple que cela. Dans cette logique, il faut chercher à expliquer les pouvoirs des médiums si le phénomène existe. Mais existe-t-il réellement ?

Wiseman et ses collègues, en 1996, ont conduit une étude intitulée «An expertimental test of psychic detection», en français, «une évaluation expérimentale des capacités de détection des médiums». Dans leur étude, trois médiums étaient comparés à trois étudiants. Les trois médiums déclaraient avoir eu dans le passé des visions de crimes, d’attaques terroristes ou accidents aériens. En outre, ils avaient tous les trois fait l’objet d’attention médiatique. Les trois étudiants eux, ne déclaraient aucun pouvoir quelconque.

Chaque participant voyait trois objets reliés directement à trois crimes. On leur offrait ensuite la possibilité de manipuler ces objets et d’exprimer à haute voix toute idée, image ou pensée que leur inspiraient les objets. Suite à cela, on leur présentait 18 phrases mélangées aléatoirement. Parmi elles, 6 déclarations étaient reliées à chacun des crimes. Ainsi, pour chaque crime, 6 déclarations étaient vraies, et 12 étaient fausses. L’objectif était simple : il était demandé aux participants de relier les bonnes phrases au bon crime.

Les chercheurs ont observé deux choses. D’abord, les médiums comme les étudiants étaient de bien piètres médiums. En moyenne, les médiums reliaient correctement 2.09 déclarations au bon crime, lorsque les étudiants en reliaient correctement 2.33. Non seulement les résultats étaient médiocres, mais il semble que jeter une pièce en l’air pour décider du choix aurait été plus efficace. Ensuite, au moyen d’une analyse plus qualitative, les chercheurs ont montré que les médiums ont exprimé plus d’idées, de pensées et d’images que les étudiants, sans pour autant fournir plus d’informations exactes par rapport aux crimes dont étaient issus les objets.

Si cette étude était à toute petite échelle (6 participants en tout), et donc la généralisation des résultats semble à prendre avec des pincettes, il convient de noter que les résultats observés sont cohérents avec bon nombre d’études contrôlées (e.g., Reiser, Ludwig, Saxe, & Wagner, 1979 ; Reiser & Klyver, 1982 ; Wiseman & Greening, 2002). Ces différentes recherches permettent d’arriver à la conclusion suivante : les médiums n’ont pas de capacités extra-sensorielles qui permettent d’obtenir des informations autrement que par les moyens qu’ils aiment qualifier de conventionnels. En conséquence, il n’est d’aucune raison de penser que ces derniers peuvent apporter des éléments plus pertinents que quiconque lors d’une enquête de police. Certains pourraient rendre cette pratique légitime en affirmant que tout a été essayé, et qu’en dernier recours, on ne sait jamais. Avis de scientifique : ce serait une erreur. Il n’existe aujourd’hui aucune raison de penser que demander son avis au premier passant dans la rue serait moins efficace que quelqu’un se déclarant «médium», ou pire, dans le cas de l’affaire de la famille d’Orvault, de «profiler».

Ce phénomène n’ayant pu être observé autrement que via des témoignages ou des anecdotes, la science n’a aucune raison de s’attacher à en expliquer les mécanismes. Mais ce n’est pas grave, les médiums le font pour nous. Cette coache de vie–consultante déclare qu’elle est dotée d’une intelligence intuitive, et que cela lui permet d’avoir des flashs relatifs à des faits particulièrement dramatiques. Elle aurait une intuition particulièrement efficace. Ah bon ? Voyons cela.

L’intelligence intuitive, le clair obscur, la splendeur invisible, la mélancolie joyeuse, etc.

Le choix des oxymores n’est pas anodin. L’intelligence correspond à nos facultés à effectuer des opérations mentales permettant (a) de comprendre le monde qui nous entoure, (b) de s’adapter aux situations de notre quotidien, (c) d’acquérir de nouvelles connaissances. L’intelligence suppose donc un travail cognitif complexe et poussé, que celui-ci soit explicite (i.e., dont on se rend compte et dont nous pouvons exercer un pouvoir dessus) ou implicite (i.e., dont on ne se rend pas compte et dont la manipulation est plus compliquée). L’intuition serait, au sens commun, si on en croit le Larousse, «une connaissance directe, immédiate de la vérité, sans recours au raisonnement, à l’expérience». Je pense que vous voyez où je souhaite en venir. Parler d’intelligence intuitive reviendrait à considérer que nous savons raisonner pour obtenir des informations qui viennent à l’esprit sans raisonnement. Je vais résumer la chose de la façon suivante : ça n’a aucun sens.

En psychologie, l’intuition au sens commun n’existe pas réellement. Toutes pensées, tous jugements, et toutes connaissances qui viennent à notre esprit ne viennent pas à l’esprit par hasard. Au contraire, elles sont généralement influencées par tout un tas de processus internes (i.e., émotions, humeurs, connaissances préalables, expériences passées) et externe (i.e., suggestions, suggestibilité, présence ou absence d’autrui, éléments distrayants). Jacoby et ses collègues, en 1988, ont d’ailleurs montré que les connaissances et expériences antérieures permettent de traiter des informations perçues comme nouvelles plus facilement et d’éprouver une plus grande aisance à leur donner une signification.

Un des défauts de notre fonctionnement cognitif est une fâcheuse tendance à vouloir tendre vers l’économie, à nous rendre nos raisonnements «plus faciles». C’est indispensable, mais cela a un prix : l’approximation. Pour cela, intéressons-nous quelques instant à la Théorie des Traces Floues (Brainerd & Reyna, 1990). Chaque information à laquelle nous sommes confrontés dans la vie quotidienne va être traitée, analysée, de deux façons simultanées par les individus. La trace-gist et la trace-verbatim. La trace-gist renvoie à une représentation thématique, sémantique, générale, voire abstraite de l’information. Par exemple, si vous voyez un jean, vous interprétez cette information étant issue de la catégorie du vêtement, se portant aux jambes, ayant des poches et arrivant jusqu’aux chevilles. La trace-verbatim renvoie à une représentation dite littérale, spécifique et contextuelle de l’information. Par exemple, ce même jean sera aussi interprété comme étant, par exemple, bleu, ayant 5 poches, avec une tâche sur le genou et une déchirure au niveau de la cuisse. En clair, la trace-gist correspond à ce qu’est un jean en général, et la trace-verbatim à ce qui rend ce jean particulièrement spécifique, par rapport aux autres jeans, à ce moment précis. Si vous devez raisonner sur ce jean et que vous voulez être particulièrement exact, c’est la trace-verbatim qui nous intéresse. C’est cette représentation qui nous permet d’avoir les informations les plus correctes sur ce jean. Pourtant, raisonner sous le prisme de cette trace-verbatim est coûteux d’un point de vue cognitif. C’est plus compliqué. Et comme nous sommes confrontés à énormément d’informations au quotidien, et ce simultanément, nous avons tendance à favoriser la trace-gist pour nos raisonnement. Certes c’est plus facile, pour le coup, mais l’exactitude ne sera pas nécessairement au rendez-vous.

Exemple plus expérimental permettant de revenir sur le plan de « l’intuition », maintenant. Sur la bases des études conduites par Reyna et Brainerd (e.g., 1994) imaginez cette situation : on présente à des participants des récipients contenant des jetons rouges et bleus à l’intérieur. On leur pose la question suivante : « quel récipient prendrez-vous pour avoir le plus de chance de tirer un jeton bleu ? ». Dans le premier récipient se trouvent 1 jeton bleu et 2 rouges, et dans le second, 2 jetons bleus et 6 rouges. Amener les participants à favoriser le raisonnement axé sur la trace-verbatim les entraineraient à compter les pions et à choisir le second récipient (contenant 2 jetons bleus), alors qu’amener les participants à favoriser le raisonnement axé sur la trace-gist les amènerait à raisonner de façon « floue » (e.g., « moins de bleus que de rouges à gauche » mais « plus de bleus à droite ») et à choisir le premier récipient. Un raisonnement axé sur la trace-verbatim amène donc à considérer la valeur absolue de jetons bleus (n = 2), alors qu’un raisonnement axé sur la trace-gist amène à considérer la valeur approximative (plus de jetons là que là). Notons ici que la question de l’exactitude importe peu ; ce qui nous intéresse est le choix en fonction du type de traitement de l’information que font les individus.

Ce que nous avons communément l’habitude d’appeler l’intuition serait en fait un recours à nos représentations gist, des idées générales, thématique et relativement floues, et surtout, ne garantissant pas la précision de ces idées qui s’imposent à notre esprit. Celles-ci sont simplement le signe que, d’un point de vue cognitif, tout va bien : la trace-gist est plus persistante dans le temps, moins complexe, demandent moins d’effort, moins de temps. Surtout, c’est applicable à différents contextes, et permet de donner l’illusion de l’exactitude. Si nous reprenons « l’intuition » de notre médium–et que nous considérons qu’elle a une réelle intuition–avec son affaire de « vagues et d’océan » : en découvrant que cela se passe près de Nantes, on peut aisément faire le lien avec la Loire ou bien l’océan qui n’est pas loin. Et dès lors, l’intuition peut être perçue comme exacte. Pourtant, elle est particulièrement floue et imprécise : les lieux liés à l’océan ou des vagues dans le monde sont, pour ainsi dire, nombreux. L’essentiel, avec ces jugements là, est de les nuancer et de chercher à les vérifier avant de baser nos actes dessus.

En conclusion ?

Au regard des considérations scientifiques, dont une maigre partie a été présentée dans ce billet, il semble raisonnable de se passer des services de médiums ou autres professionnels du spiritisme dans le cadre d’affaires judiciaires. D’ailleurs, puisque c’en est l’occasion, ce billet ne prétend pas faire la leçon à quiconque aimerait faire appel à un médium à titre personnel. Chacun fait ce qu’il souhaite de son temps, de son argent et de son énergie. L’appel à la prudence formulé dans cette conclusion ne s’applique qu’aux enquêtes judiciaires. Dans ce cas où des vies sont jeu, la vérité doit être établie, et il ne semble pas opportun ou raisonnable de recourir à des méthodes (plus que) probablement moins efficaces qu’un jeu de pile ou face.

Références

Brainerd, C. J., & Reyna, V. F. (1990). Gist is the grist: Fuzzy-trace theory and the new intuitionismDevelopmental Review, 10(1), 3-47.

Reiser, M. & Klyver, N. (1982). A comparison of psychics, detectives and students in the investigation of major crimes. In Reiser, M. Police Psychology: Collected Papers. Los Angeles, CA: Lehi Publishing Co, pp. 260-267.

Reiser, M., Ludwig, L., Saxe, S., & Wagner, C. (1979). An evaluation of the use of psychics in the investigation of major crimes. Journal of Police Science and Administration, 7(1), 18- 25.

Reyna, V. F., & Brainerd, C. J. (1994). A fuzzy-trace theory of reasoning and remembering: Paradoxes, patterns, and parallelism. In: Healy, A. F., Kosslyn, S. M., Shiffrin, R. M., editors. Essays in honor of William K. Estes, Vol 1: From learning theory to connectionist theory; Vol 2: From learning processes to cognitive processes. Hillsdale, NJ, England: Lawrence Erlbaum Associates, Inc.; 1992. pp. 235–259.

Wiseman, R. & Greening, E. (2002). The mind machine: A mass participation experiment into the possible existence of extrasensory perception. The British Journal of Psychology, 93, 487-499.

Wiseman, R., West, D., & Stemman, R. (1996). An experimental test of psychic detection. Journal of the Society for Psychical Research, 61(842), 34-45.

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