Non, un adolescent de 16 ans ne peut pas être considéré comme un adulte sur le plan pénal

Le vingt-six mars deux mille dix-sept à onze heure huit, Eric Ciotti nous a gratifié du propos suivant : « il faut qu’un mineur soit jugé en fonction du crime ou délit qu’il a commis, pas en fonction de son âge ». Cette idée correspond à un élément du programme présidentiel de François Fillon, visant à « abaisser la majorité pénale à 16 ans face à une délinquance des mineurs qui n’a plus guère à voir avec ce qu’elle était lorsque fut écrite l’ordonnance de 1945 ».

Il se trouve que ma thèse est dédiée aux adolescents. Pas mis en cause, certes, mais adolescents quand même. Et en psychologie judiciaire, la littérature concernant cette population est pertinente tant pour les témoins ou victimes que pour les mis en cause. Sans vouloir tomber dans la prétention, je connais un peu le sujet. Allons donc droit au but : cette proposition est une aberration psychologique. Le propos d’Eric Ciotti ne correspond à aucune réalité développementale et dénote d’une particulière ignorance en ce qui concerne le fonctionnement psychologique des adolescents âgés d’entre 16 et 18 ans.

Profitons de ce billet pour détruire un petit lieu commun. L’adolescence a initialement été décrite comme une période de « tempête et de tension » (Hall, 1904). Pourtant, des travaux bien plus contemporains ont permis de nuancer cette vision, allant jusqu’à montrer que, globalement, l’adolescence est généralement bien vécue (Stepp, 2000). Ce n’est pas pour autant un long fleuve tranquille. Durant l’adolescence, entre 12 et 20 ans environ, se développe le cortex préfrontal (Giedd et al., 1999 ; Paus, 2005), se situant le plus à l’avant du cerveau (i.e., au niveau du front, donc, voir la figure ci-dessous). Et c’est cette zone qui va malheureusement mettre à mal l’argumentaire d’Eric Ciotti.

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Les fonctions exécutives servent à la régulation des fonctions cognitives, à la façon dont les individus organisent leurs pensées et leurs comportements. Parmi eux, nous trouvons l’impulsivité (i.e., tendance à agir sans réflexion préalable, à prendre des décisions rapides, et à ne pas anticiper de possibles conséquences) et l’inhibition (i.e., processus cognitif interne permettant de réprimer une réponse comportementale ou psychologique à un stimulus extérieur) (Paus, 2005). Or, les fonctions exécutives, donc l’impulsivité et l’inhibition, sont localisées précisément dans le cortex préfrontal. Je pense que vous commencez à me voir venir. Les études utilisant l’imagerie cérébrale nous indiquent que pour des situations égales, les adolescents, alors en plein développement cérébral et a fortiori psychologique, seraient moins capables que des adultes de maitriser leur impulsivité et d’inhiber certains comportements. D’autres études ont montré que les adolescents, subissant de grands changements hormonaux, vont être en recherche de nouvelles sensations et de recherche de reconnaissance. Par exemple, il semble que les adolescents soient capables de plus grandes prises de risques afin d’obtenir des récompenses, quelles qu’en soient leur nature (Galvan, 2010).

Ces quelques données–qui sont loin d’être les seules–contredisent les propos de M. Eric Ciotti. Quel sens donner à ceux-ci considérant que, face aux défis de la vie, les adolescents ne sont pas capables d’y répondre comme des adultes ? Comment pourrions-nous considérer qu’un adolescent de 16 ans devrait être mis sur le même plan qu’un adulte de 45 ans alors même que son cerveau n’a pas achevé son développement ? Si ce blog n’est en aucun cas un lieu d’argumentaire politique, force est de constater que la position du candidat de droite et du centre et de son soutien politique ne repose que sur des croyances sur la façon dont les adolescents peuvent être amenés à commettre des crimes ou des délits. Mais ce n’est, du point de vue de la psychologie, pas le seul problème.

Les études sur la suggestibilité des adolescents viennent aussi mettre un sacré tacle, pieds décollés, par derrière, au niveau des rotules et avec des crampons rouillés, à la considération d’Eric Ciotti. A priori, lors d’auditions judiciaires, les adolescents ne sont pas particulièrement plus suggestibles que des adultes (Gudjonsson & Singh, 1984). Un facteur vient cependant moduler cette absence de différence : la pression interrogative que peuvent exercer des enquêteurs. Sous pression (i.e., retours ou commentaires négatifs sur les propos d’un adolescent, répétition de même questions, critiques, doute exprimé, etc.), les adolescents deviennent particulièrement suggestibles. En d’autres mots, dans un tel contexte, ils s’accorderont beaucoup plus facilement avec une suggestion faite par un enquêteur. Pire encore, puisque les adolescents peuvent être particulièrement complaisants dans des contextes judiciaires (Grisso et al., 2003) ; ils peuvent, dans de telles conditions, plus facilement procéder à de faux aveux (Drizin & Leo, 2004 ; Redlich & Goodman, 2003)–le documentaire Netflix Making a Murderer ou l’affaire Patrick Dils, âgé de 16 ans lors de ses interrogatoires, en sont de parfaits exemples. La question qui se pose ici est la suivante : peut-on juger de la même manière un adulte et un adolescent, dont les particularités psycho-développementales imposent la prudence quant à leurs déclarations ? Afin d’y répondre, j’invite le lecteur à prendre connaissance de la littérature scientifique mettant en avant la sur-utilisation des questions suggestives dans les auditions de mineurs (e.g., Korkman, Santtila, & Sandnabba, 2006), ces questions étant largement utilisées dans les méthodes d’interrogatoire coercitives (Gudjonsson, 2003 ; Kelly, Miller, Redlich, & Kleinman, 2013) utilisées avec des adultes et, donc… des mineurs (Cleary & Warner, 2016 ; Meyer & Reppucci, 2007).

Les différentes recherches menées au sein d’une population adolescente suggèrent que, tant d’un point de vue neuropsychologique que psycho-socio-cognitif, elle ne peut être considérée comme l’égale d’une population adulte. Les comportements que des adolescents peuvent adopter sont intimement reliés à une maturité cérébrale inachevée. Leurs capacités de résistance aux suggestions peuvent, sous certaines conditions, rendre leurs déclarations–par exemple, des aveux–largement sujettes à caution. En clair, pour répondre à M. Eric Ciotti, il faut qu’un mineur soit jugé en fonction des faits, mais aussi en fonction de son âge. C’est clairement indispensable. Postuler l’inverse est empreint d’ignorance et, par voie de conséquence, dangereux.

Références bibliographiques

Cleary, H. M. D., & Warner, T. C. (2016). Police training in interviewing and interrogation methods: A comparison of techniques used with adult and juvenile suspectsLaw and Human Behavior, 40, 270-284

Drizin, S. A., & Leo, R. A. (2004). The problem of false confessions in the post-DNA world. North Carolina Law Review, 82, 891–1007.

Galvan, A. (2010). Adolescent development of the reward system. Frontiers in Human Neuroscience, 4, article 6.

Giedd, J. N., Blumenthal, J., Jeffries, N. O., Castellanos, F. X., Liu, H., Zijbendos, A., … Rappoport, J. L. (1999). Brain development during childhood and adolescence: A longitudinal MRI study. Nature Neuroscience, 2, 861-863.

Grisso, T., Steinberg, L., Woolard, J., Cauffman, E., Scott, E., Graham, S., . . . Schwartz, R. (2003). Juveniles’ competence to stand trial: A comparison of adolescents’ and adults’ capacities as trial defendants. Law and Human Behavior, 27, 333–363.

Gudjonsson, G. H. (2003). The psychology of interrogations and confessions: A handbook. Chichester : Wiley.

Gudjonsson, G. H., & Singh, K. (1984). Interrogative suggestibility and delinquent boys: An empirical validation study. Personality and Individual Differences, 5, 425-430.

Hall, G. S. (1904). Adolescence: Its psychology and its relation to physiology, anthropology, sociology, sex, crime, religion, and education (Vols. I & II). Englewood Cliffs, NJ : Prentice-Hall.

Kelly, C. E., Miller, J. C., Redlich, A. D., & Kleinman, S. M. (2013). A taxonomy of interrogation methods. Psychology, Public Policy, and Law, 19(2), 165–178

Korkman J., Santtila P., & Sandnabba, N. K. (2006). Dynamics of verbal interaction between interviewer and child in interviews with alleged victims of child sexual abuse. Scandinavian Journal Of Psychology, 47, 109-119.

Meyer, J. R., & Reppucci, N. D. (2007). Police practices and perceptions regarding juvenile interrogation and interrogative suggestibility. Behavioral Sciences and the Law, 25(6), 757-780.

Paus, T., (2005). Mapping brain maturation and cognitive development during adolescence. Trends in Cognitive Science, 9, 60-68.

Redlich, A. D., & Goodman, G. S. (2003). Taking responsibility for an act not committed: The influence of age and suggestibility. Law and Human Behavior, 27, 141–156.

Stepp, L. S. (2000). Our last best shot: Guiding our children through early adolescence. New York: Riverside Books.

Les faits divers et les médiums

Une famille de la ville d’Orvault, en région nantaise, a disparu et des traces de sang ont été retrouvées à leur domicile. Ce fait divers en rappelle étrangement un autre, tant dans les faits, que dans les mystères entourant cette disparition. À l’instar de l’affaire Fiona, qui dit mystère, dit attrape-tout. Par « tout », j’entends « des gens qui cherchent à résoudre une partie des mystères ». Dans le cas présent, ce qui nous intéresse, c’est la sortie médiatique d’une «coache de vie–consultante», qui aurait une « intelligence intuitive ». Cette femme, comme elle l’a expliqué plusieurs fois dans les médias, a des rêves prémonitoires. C’est ainsi qu’elle aurait rêvé des attentats de Nice et de Bruxelles, par exemple. Dans le cas de la famille disparue, d’après ses propos exacts diffusés sur CNEWS :

«Dans mon rêve—en tout cas c’était mon rêve, parce que c’est pas forcément ce qui sera la réalité—un jeune assassinait sa famille. Et c’était au bord de la mer ; il y avait des vagues, des grandes vagues, c’était l’océan. Donc pour moi c’était en Bretagne ou en Loire Atlantique, enfin par-là. J’ai rêvé de ça, je me suis réveillée hyper mal et puis après j’ai fini par oublier, mais lorsque j’ai regardé hier cette affaire, j’ai eu un sentiment terrible.»

Plus tôt, à la question « pensez-vous pouvoir aider les enquêteurs [dans l’affaire de la disparition de la famille d’Orvault] ? » :

«J’ai une intuition, oui… oui. Je pense que je peux peut-être être utile.»

Passons les appellations dissimulatrices, et nommons les choses : cette femme est médium. Étrange rêve ? En effet. Un drame familial, localisé dans une région similaire à celle des faits réels, un malaise face à l’horreur de tels faits. Étrange rêve ? Et bien… pas tant que ça. Les séquences (car il y en a eu une autre, en plateau, quelques heures auparavant) ont été diffusées le 26 février, alors que (a) la disparition était déjà connue, y compris les traces de sang laissant penser à un drame, (b) la localisation était aussi connue, et (c) l’accent avait déjà été mis sur le fils puisqu’il était connu que seule sa voiture était manquante. Bref, faire une telle déclaration ici ne prouve rien, si ce n’est que n’importe qui aurait pu, le 27 février, faire de telles annonces. Mais peu importe, démystifier le témoignage par celui-ci n’est pas le but de ce billet. Ce qui nous intéresse ici ce sont deux points essentiels de ce phénomène. Premièrement, les médiums, est-ce que ça marche ? Après tout, il semble que nous avons affaire ici à une dame prétendant avoir des dons (entre autres prétentions) alors qu’il n’en est rien, mais après tout ? Ce n’est pas parce que nous aurions un cas de charlatanisme ici que cela invalide tous les individus prétendant avoir des visions, recevoir des messages de l’au-delà, ou obtenir des informations par tout autre moyen qui échapperait à la raison humaine. Deuxièmement, l’intelligence intuitive, cela a-t-il un sens ? Plus généralement, est-ce que l’intuition, au sens commun, à savoir « le flair », existe-t-il ? Je vais spoiler, mais dans les deux cas : non.

Les médiums, une efficacité avérée dont les explications dépassent l’entendement ou… pssht ?               

Un des objectifs de la science, c’est d’expliquer les phénomènes qui nous entourent. Souvent, les médiums rendent leur travail et leur don légitimes en précisant que la science ne peut pas expliquer. En effet, la science n’explique que les phénomènes dont l’observation empirique permet d’en attester l’existence. Par exemple, on observe quotidiennement, dans la vie réelle comme en laboratoire le phénomène d’oubli. Ce faisant, les chercheurs essayent de l’expliquer. C’est aussi simple que cela. Dans cette logique, il faut chercher à expliquer les pouvoirs des médiums si le phénomène existe. Mais existe-t-il réellement ?

Wiseman et ses collègues, en 1996, ont conduit une étude intitulée «An expertimental test of psychic detection», en français, «une évaluation expérimentale des capacités de détection des médiums». Dans leur étude, trois médiums étaient comparés à trois étudiants. Les trois médiums déclaraient avoir eu dans le passé des visions de crimes, d’attaques terroristes ou accidents aériens. En outre, ils avaient tous les trois fait l’objet d’attention médiatique. Les trois étudiants eux, ne déclaraient aucun pouvoir quelconque.

Chaque participant voyait trois objets reliés directement à trois crimes. On leur offrait ensuite la possibilité de manipuler ces objets et d’exprimer à haute voix toute idée, image ou pensée que leur inspiraient les objets. Suite à cela, on leur présentait 18 phrases mélangées aléatoirement. Parmi elles, 6 déclarations étaient reliées à chacun des crimes. Ainsi, pour chaque crime, 6 déclarations étaient vraies, et 12 étaient fausses. L’objectif était simple : il était demandé aux participants de relier les bonnes phrases au bon crime.

Les chercheurs ont observé deux choses. D’abord, les médiums comme les étudiants étaient de bien piètres médiums. En moyenne, les médiums reliaient correctement 2.09 déclarations au bon crime, lorsque les étudiants en reliaient correctement 2.33. Non seulement les résultats étaient médiocres, mais il semble que jeter une pièce en l’air pour décider du choix aurait été plus efficace. Ensuite, au moyen d’une analyse plus qualitative, les chercheurs ont montré que les médiums ont exprimé plus d’idées, de pensées et d’images que les étudiants, sans pour autant fournir plus d’informations exactes par rapport aux crimes dont étaient issus les objets.

Si cette étude était à toute petite échelle (6 participants en tout), et donc la généralisation des résultats semble à prendre avec des pincettes, il convient de noter que les résultats observés sont cohérents avec bon nombre d’études contrôlées (e.g., Reiser, Ludwig, Saxe, & Wagner, 1979 ; Reiser & Klyver, 1982 ; Wiseman & Greening, 2002). Ces différentes recherches permettent d’arriver à la conclusion suivante : les médiums n’ont pas de capacités extra-sensorielles qui permettent d’obtenir des informations autrement que par les moyens qu’ils aiment qualifier de conventionnels. En conséquence, il n’est d’aucune raison de penser que ces derniers peuvent apporter des éléments plus pertinents que quiconque lors d’une enquête de police. Certains pourraient rendre cette pratique légitime en affirmant que tout a été essayé, et qu’en dernier recours, on ne sait jamais. Avis de scientifique : ce serait une erreur. Il n’existe aujourd’hui aucune raison de penser que demander son avis au premier passant dans la rue serait moins efficace que quelqu’un se déclarant «médium», ou pire, dans le cas de l’affaire de la famille d’Orvault, de «profiler».

Ce phénomène n’ayant pu être observé autrement que via des témoignages ou des anecdotes, la science n’a aucune raison de s’attacher à en expliquer les mécanismes. Mais ce n’est pas grave, les médiums le font pour nous. Cette coache de vie–consultante déclare qu’elle est dotée d’une intelligence intuitive, et que cela lui permet d’avoir des flashs relatifs à des faits particulièrement dramatiques. Elle aurait une intuition particulièrement efficace. Ah bon ? Voyons cela.

L’intelligence intuitive, le clair obscur, la splendeur invisible, la mélancolie joyeuse, etc.

Le choix des oxymores n’est pas anodin. L’intelligence correspond à nos facultés à effectuer des opérations mentales permettant (a) de comprendre le monde qui nous entoure, (b) de s’adapter aux situations de notre quotidien, (c) d’acquérir de nouvelles connaissances. L’intelligence suppose donc un travail cognitif complexe et poussé, que celui-ci soit explicite (i.e., dont on se rend compte et dont nous pouvons exercer un pouvoir dessus) ou implicite (i.e., dont on ne se rend pas compte et dont la manipulation est plus compliquée). L’intuition serait, au sens commun, si on en croit le Larousse, «une connaissance directe, immédiate de la vérité, sans recours au raisonnement, à l’expérience». Je pense que vous voyez où je souhaite en venir. Parler d’intelligence intuitive reviendrait à considérer que nous savons raisonner pour obtenir des informations qui viennent à l’esprit sans raisonnement. Je vais résumer la chose de la façon suivante : ça n’a aucun sens.

En psychologie, l’intuition au sens commun n’existe pas réellement. Toutes pensées, tous jugements, et toutes connaissances qui viennent à notre esprit ne viennent pas à l’esprit par hasard. Au contraire, elles sont généralement influencées par tout un tas de processus internes (i.e., émotions, humeurs, connaissances préalables, expériences passées) et externe (i.e., suggestions, suggestibilité, présence ou absence d’autrui, éléments distrayants). Jacoby et ses collègues, en 1988, ont d’ailleurs montré que les connaissances et expériences antérieures permettent de traiter des informations perçues comme nouvelles plus facilement et d’éprouver une plus grande aisance à leur donner une signification.

Un des défauts de notre fonctionnement cognitif est une fâcheuse tendance à vouloir tendre vers l’économie, à nous rendre nos raisonnements «plus faciles». C’est indispensable, mais cela a un prix : l’approximation. Pour cela, intéressons-nous quelques instant à la Théorie des Traces Floues (Brainerd & Reyna, 1990). Chaque information à laquelle nous sommes confrontés dans la vie quotidienne va être traitée, analysée, de deux façons simultanées par les individus. La trace-gist et la trace-verbatim. La trace-gist renvoie à une représentation thématique, sémantique, générale, voire abstraite de l’information. Par exemple, si vous voyez un jean, vous interprétez cette information étant issue de la catégorie du vêtement, se portant aux jambes, ayant des poches et arrivant jusqu’aux chevilles. La trace-verbatim renvoie à une représentation dite littérale, spécifique et contextuelle de l’information. Par exemple, ce même jean sera aussi interprété comme étant, par exemple, bleu, ayant 5 poches, avec une tâche sur le genou et une déchirure au niveau de la cuisse. En clair, la trace-gist correspond à ce qu’est un jean en général, et la trace-verbatim à ce qui rend ce jean particulièrement spécifique, par rapport aux autres jeans, à ce moment précis. Si vous devez raisonner sur ce jean et que vous voulez être particulièrement exact, c’est la trace-verbatim qui nous intéresse. C’est cette représentation qui nous permet d’avoir les informations les plus correctes sur ce jean. Pourtant, raisonner sous le prisme de cette trace-verbatim est coûteux d’un point de vue cognitif. C’est plus compliqué. Et comme nous sommes confrontés à énormément d’informations au quotidien, et ce simultanément, nous avons tendance à favoriser la trace-gist pour nos raisonnement. Certes c’est plus facile, pour le coup, mais l’exactitude ne sera pas nécessairement au rendez-vous.

Exemple plus expérimental permettant de revenir sur le plan de « l’intuition », maintenant. Sur la bases des études conduites par Reyna et Brainerd (e.g., 1994) imaginez cette situation : on présente à des participants des récipients contenant des jetons rouges et bleus à l’intérieur. On leur pose la question suivante : « quel récipient prendrez-vous pour avoir le plus de chance de tirer un jeton bleu ? ». Dans le premier récipient se trouvent 1 jeton bleu et 2 rouges, et dans le second, 2 jetons bleus et 6 rouges. Amener les participants à favoriser le raisonnement axé sur la trace-verbatim les entraineraient à compter les pions et à choisir le second récipient (contenant 2 jetons bleus), alors qu’amener les participants à favoriser le raisonnement axé sur la trace-gist les amènerait à raisonner de façon « floue » (e.g., « moins de bleus que de rouges à gauche » mais « plus de bleus à droite ») et à choisir le premier récipient. Un raisonnement axé sur la trace-verbatim amène donc à considérer la valeur absolue de jetons bleus (n = 2), alors qu’un raisonnement axé sur la trace-gist amène à considérer la valeur approximative (plus de jetons là que là). Notons ici que la question de l’exactitude importe peu ; ce qui nous intéresse est le choix en fonction du type de traitement de l’information que font les individus.

Ce que nous avons communément l’habitude d’appeler l’intuition serait en fait un recours à nos représentations gist, des idées générales, thématique et relativement floues, et surtout, ne garantissant pas la précision de ces idées qui s’imposent à notre esprit. Celles-ci sont simplement le signe que, d’un point de vue cognitif, tout va bien : la trace-gist est plus persistante dans le temps, moins complexe, demandent moins d’effort, moins de temps. Surtout, c’est applicable à différents contextes, et permet de donner l’illusion de l’exactitude. Si nous reprenons « l’intuition » de notre médium–et que nous considérons qu’elle a une réelle intuition–avec son affaire de « vagues et d’océan » : en découvrant que cela se passe près de Nantes, on peut aisément faire le lien avec la Loire ou bien l’océan qui n’est pas loin. Et dès lors, l’intuition peut être perçue comme exacte. Pourtant, elle est particulièrement floue et imprécise : les lieux liés à l’océan ou des vagues dans le monde sont, pour ainsi dire, nombreux. L’essentiel, avec ces jugements là, est de les nuancer et de chercher à les vérifier avant de baser nos actes dessus.

En conclusion ?

Au regard des considérations scientifiques, dont une maigre partie a été présentée dans ce billet, il semble raisonnable de se passer des services de médiums ou autres professionnels du spiritisme dans le cadre d’affaires judiciaires. D’ailleurs, puisque c’en est l’occasion, ce billet ne prétend pas faire la leçon à quiconque aimerait faire appel à un médium à titre personnel. Chacun fait ce qu’il souhaite de son temps, de son argent et de son énergie. L’appel à la prudence formulé dans cette conclusion ne s’applique qu’aux enquêtes judiciaires. Dans ce cas où des vies sont jeu, la vérité doit être établie, et il ne semble pas opportun ou raisonnable de recourir à des méthodes (plus que) probablement moins efficaces qu’un jeu de pile ou face.

Références

Brainerd, C. J., & Reyna, V. F. (1990). Gist is the grist: Fuzzy-trace theory and the new intuitionismDevelopmental Review, 10(1), 3-47.

Reiser, M. & Klyver, N. (1982). A comparison of psychics, detectives and students in the investigation of major crimes. In Reiser, M. Police Psychology: Collected Papers. Los Angeles, CA: Lehi Publishing Co, pp. 260-267.

Reiser, M., Ludwig, L., Saxe, S., & Wagner, C. (1979). An evaluation of the use of psychics in the investigation of major crimes. Journal of Police Science and Administration, 7(1), 18- 25.

Reyna, V. F., & Brainerd, C. J. (1994). A fuzzy-trace theory of reasoning and remembering: Paradoxes, patterns, and parallelism. In: Healy, A. F., Kosslyn, S. M., Shiffrin, R. M., editors. Essays in honor of William K. Estes, Vol 1: From learning theory to connectionist theory; Vol 2: From learning processes to cognitive processes. Hillsdale, NJ, England: Lawrence Erlbaum Associates, Inc.; 1992. pp. 235–259.

Wiseman, R. & Greening, E. (2002). The mind machine: A mass participation experiment into the possible existence of extrasensory perception. The British Journal of Psychology, 93, 487-499.

Wiseman, R., West, D., & Stemman, R. (1996). An experimental test of psychic detection. Journal of the Society for Psychical Research, 61(842), 34-45.

L’effet « Shaazam », les faux souvenirs et les co-témoins

Dernièrement, une affaire a secoué Internet. Plusieurs personnes se sont mises à la recherche d’un film sorti dans les années 90, nommé « Shazaam ». Problème : ce film semble n’avoir jamais existé. Pourtant, les internautes sont formels : ce film existe bien. Il est avec l’acteur Sinbad, qui jouerait le rôle d’un génie. La preuve de l’existence de ce long-métrage ? Ils s’en souviennent.

Nous sommes en 2017 et grâce à Internet, tout se trouve et se retrouve. Et dans le cas présent, il n’y a aucune trace de ce film. Plus intéressant encore, il existe des indices laissant penser que tous ces individus assurant l’existence de Shazaam sont victimes d’un faux souvenir. Avant d’aller plus loin, commençons par définir ce que sont les faux souvenirs. Corson et Verrier, dans leur ouvrage de 2013 proposaient cette définition : les faux souvenirs sont « soit des souvenirs qui présentent des distorsions par rapport à l’expérience réelle, intégrant des interprétations et des inférences, soit de manière plus dramatique des souvenirs d’événements qui ne sont jamais advenus » (p. 13). En d’autres mots, il s’agit soit d’une déformation en mémoire d’un souvenir d’un événement réel, soit d’une construction mémorielle totale d’un événement. Dans le cas du souvenir de ce film, plusieurs éléments laissent penser qu’il s’agit plutôt d’une déformation que d’une construction totale. En effet, après recherche, des internautes ont retrouvé la trace d’un film appelé « Kazaam » (donc, ayant une sonorité très proche de « Shazaam »), sorti lui aussi dans les années 90, avec Shaquille O’Neal, dans le rôle… d’un génie. Notons enfin, que le supposé premier rôle, Sinbad, a démenti toute participation à un tel film. Si tous ces éléments ne garantissent pas la preuve de l’inexistence de ce film–de toute façon, c’est à ceux  ou celles postulant l’existence du film de la prouver–les indices renvoient très fortement à un faux souvenir.

Avec le temps, la mémoire se dégrade. Le premier à avoir l’observé expérimentalement est Ebbinghaus, en 1885, avec sa célèbre « courbe de l’oubli ». En gros, lorsqu’on expérimente un événement, on oublie très rapidement un gros, gros, gros, gros paquet d’informations, jusqu’à atteindre un seuil de quantité d’informations qui s’inscrivent dans la mémoire à long terme. Je vous mets un petit dessin juste en-dessous pour bien comprendre le truc (c’est pas si régulier, en vrai, mais ça donne une idée).

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Le souci avec l’oubli, c’est que, parfois, on a besoin de se souvenir des choses de façon exhaustive : raconter notre journée à nos amis, réciter un cours, faire un témoignage (ça, on y reviendra). Sauf que c’est impossible, on a oublié la majorité des informations. Mais avant même de se rendre compte de tout cela, notre mémoire va réussir à reconstruire l’événement afin de garantir un sens général, et surtout, une cohérence afin qu’il nous paraisse authentique. Et c’est là que l’on va commencer à parler de faux souvenirs.

Tous nos souvenirs des événements les plus marquants de notre vie comportent des faux souvenirs. Ça peut faire peur, dit comme ça, mais c’est ainsi. C’est simplement le fonctionnement normal de notre mémoire. On n’a pas les capacités cognitives nécessaires pour tout intégrer en mémoire (phase dite « d’encodage »), pour tout conserver en mémoire (phase dite « de stockage »), et ensuite pour se souvenir de toutes les informations (phase dite « de récupération »). Alors on reconstruit. On va venir combler les petits trous qui pourraient nuire à ce sentiment d’authenticité du souvenir. On va faire en sorte, sans jamais s’en rendre compte, que le souvenir de l’événement ait un sens satisfaisant pour qu’il paraisse vrai. Et pour cela, on va intégrer des informations qui, peut-être, ne se sont jamais produites. Je ne vais pas rentrer dans le détail du comment, ça rallongerait considérablement la taille de ce billet, mais j’en parlerai à d’autres moments. En attendant, je vous invite à lire l’ouvrage de Corson et Verrier (2013), qui est très bien pour comprendre et qui n’est pas très cher.

Revenons à Shazaam. Les individus s’en souviennent parfaitement, alors que le film ne semble pas exister. Comment, dans ce cas, leur mémoire s’est reconstruite ? D’abord, on peut supposer qu’ils ont vu, ou du moins, pris connaissance, du film Kazaam. Cela remonte à plus de 20 ans, bientôt 30, il est alors logique qu’un souvenir d’un tel film soit flou, imprécis, et basé sur des représentations relativement abstraites de l’œuvre. Intégrer Sinbad à ce film vient peut-être du souvenir d’un autre film à l’époque sorti, avec Sinbad. La familiarité du nom du film, ce n’est pas forcément compliqué. Une des applications les plus célèbres sur smartphone s’appelle… Shazam. Même si cela est sans rapport avec la tambouille, il n’y a rien d’illogique à ce que ce nom résonne en eux comme quelque chose de familier. Surtout que ce nom ressemble à Kazaam.

Les souvenirs se mélangent entre eux, et se mélangent à ce qui est de l’ordre de l’imaginaire. Elizabeth Loftus, une des plus grandes spécialistes mondiales dans l’étude de la mémoire comparait les souvenirs à des cuillères de lait jetées dans un bol d’eau claire, et posait cette question « qui, parmi nous, oserait prétendre qu’il arrive à distinguer l’eau du lait ? «  (Loftus & Ketcham, 1994, p. 3-4). Plus les souvenirs concernent des événements lointains, plus il existe de chances qu’ils soient imparfaits et qu’il faille pour cela les arranger afin de les rendre cohérents et sensés. Et pour cela, nous n’hésiterons pas à y ajouter de l’imagination et à les mélanger à d’autres souvenirs qui y ressemblent plus ou moins.

Mais dans cette affaire « Shazaam », ce qui est particulièrement intéressant, et qui a un point commun avec l’environnement judiciaire : c’est le partage du faux souvenir. En psychologie judiciaire, on appelle ce phénomène le « co-témoignage ». Il s’observe lorsque plusieurs témoins d’un même événement échangent leurs souvenirs, et se trouvent à les uniformiser, au point de pouvoir fournir des récits particulièrement similaires. En 1997, Shaw, Garven et Wood ont conduit 3 expériences afin de mettre en avant cet effet de co-témoin. Dans la première étude, des individus recevaient de la part d’un interrogateur une information présentée comme obtenue d’un témoin du même événement pour lequel ils témoignaient. Dans les expériences 2 et 3, les participants recevaient des informations erronées directement de la part d’un co-témoin. Dans les trois études, la probabilité qu’un témoin rappelle ces informations erronées était plus élevée que lorsqu’ils n’avaient reçu aucune information issue d’un co-témoin. Plus intéressant, cet effet s’observait aussi avec un délai de 48h. En d’autres mots, nos souvenirs ne sont pas uniquement basés sur l’expérience vécue et perçue, mais aussi sur ce que les autres nous en disent. Dans l’affaire Shazaam, les internautes convaincus de l’existence du film n’ont fait que partager des (faux) souvenirs, et se sont mutuellement enrichis de nouvelles informations. Le terrain était particulièrement favorable à l’intégration de nouveaux (faux) éléments puisque leur objectif était de réussir à réunir le plus d’informations afin de retrouver le film recherché.

Les conséquences ne sont pas graves dans l’affaire Shazaam. Au pire, le film n’existe effectivement pas, et les individus devront simplement remettre en cause la fiabilité de leurs souvenirs. Mais, dans un contexte judiciaire, les conséquences peuvent être particulièrement graves : imaginez plusieurs témoins d’un braquage, dont l’un se souvient que l’agresseur portait une arme, à tort. Immédiatement après les faits, les témoins discutent. Et plusieurs témoins se souviennent d’une arme. La qualification peut changer, et peut par exemple passer d’un délit à un crime. Et plusieurs témoignages qui corroborent, généralement… ça a du poids. Alors que la mémoire arrive à se reconstruire seule au moyen des connaissances préalables sur le monde qui nous entoure, le phénomène de co-témoignage renvoie à un phénomène de contamination du souvenir « post-événement ». Ici, ce sont les informations données par les autres témoins qui aideraient à compléter le souvenir des faits, que ces ajouts soient exacts ou non. Vous vous en doutez, ce qui est particulièrement embarrassant lors d’une enquête, c’est lorsque cet ajout est erroné. Et si vous pensez que ces situations ne sont pas si courantes, je vous invite à lire l’article publié par Paterson et Kemp, en 2007 : 86% des individus ayant été témoins d’événements sérieux en compagnie d’autres témoins ont déclaré en avoir discuté avec eux.

Les études concernant le fonctionnement de la mémoire nous apprennent qu’il ne faut pas faire confiance à nos propres souvenirs. Mon conseil ici sera, en plus et surtout, de ne pas faire confiance à ceux des autres.

Références bibliographiques

Corson, Y. & Verrier, N. (2013). Les faux souvenirs. Bruxelles : De Boeck.

Loftus, E. F., & Ketcham, K. (1994). The myth of repressed memory. NY : St. Martin’s Press.

Paterson, H. M., & Kemp, R. I. (2007). Co-witnesses talk : A survey of eyewitness discussion. Psychology, Crime & Law, 12(2), 181-191.

Shaw, J. S., Garven, S., & Wood, J. M. (1997). Co-witness information can have immediate effects on eyewitness memory reports. Law and Human Behavior, 21(5), 503-523.

L’affaire « Fiona », la raison de l’émotion

Vendredi 24 novembre 2016, vers 21h15, Cécile Bourgeon était acquittée pour les coups mortels ayant entrainé la mort–sans intention de la donner–de sa fille, Fiona, âgée de 5 ans. Elle était toutefois condamnée pour plusieurs délits connexes (e.g., recel de cadavre, dénonciation mensongère, modification de scène de crime), à 5 ans d’emprisonnement, alors que Berkane Mahklouf, son ex-compagnon, était condamné à 20 ans de prison pour ces mêmes charges, mais aussi pour les coups mortels. Trop peu, pour beaucoup de monde. Immédiatement, réactions hostiles, et le mot est faible, s’enclenchaient sur les réseaux sociaux. « C’est une honte, la seule chose qu’ils méritent, c’est la peine de mort ! », « Ils méritent la peine de mort ces sous merdes ! », « c’est vraiment inadmissible 5 ans de prison pour ces monstres » pouvait-on voir, par exemple, sur Twitter. A en lire les différents compte-rendu sur ce réseau (voir @cocale, par exemple) ou dans des articles de presse (voir l’excellent article de Pascale Robert-Diard dans Le Monde–réservé aux abonnés), les réactions étaient aussi violentes à la sortie du tribunal. Les deux condamnés regagnaient leur maison d’arrêt sous les insultes, les agitations, les hurlements, et les crachats.

J’ai eu l’occasion d’assister à deux jours de ce procès hors norme. Hors norme pour les faits : une enfant tuée, un mensonge à l’échelle nationale (la mère a fait croire à un enlèvement durant plusieurs mois), un corps introuvable, un oubli du lieu de sépulture. Hors norme pour les enjeux : que s’est-il réellement passé ? Comment est réellement morte la fillette ? Où est son corps ? Enfin, hors norme pour la complexité à juger : il fallait, pour les six jurés et les trois magistrats, juger sans la moindre preuve matérielle ; uniquement des accusations mutuelles des accusées, des inconsistances, des témoignages, et une mort sans corps.

Durant ces deux jours, l’émotion et la tension étaient palpables : prises de bec entre la défense et les parties civiles, l’agacement de l’avocat général à l’encontre des réponses évasives des accusés, le public présent commentant sans tellement de discrétion les débats, des « oooh », des rires jaunes, des soupirs. Sur Internet, tous les tweets des journalistes étaient la cible de réponses hostiles envers les accusés. Et cette émotion, elle est logique : une enfant, très jeune et vulnérable, est morte ; elle a été enterrée nue on ne sait où, et les garants de sa protection ont menti à tout un pays, dont une partie s’était mobilisée pour retrouver la jeune victime. D’enfant d’un couple, elle était devenue l’enfant de la société. Finalement, les réactions suivant le verdict ne m’ont pas surpris. L’émotion des gens a dirigé les réactions durant le procès, comment l’arrêt de la cour d’assises aurait-il pu provoquer autre chose ?

En tant que chercheur en psychologie, cette émotion me parle. Cela peut paraître froid, voire déconnecté, mais les mécanismes psychologiques derrière ces réactions sont totalement logiques. Dans une telle affaire, l’enjeu est de comprendre. Comprendre comment deux individus se retrouvent dans le box des accusés, afin de répondre de la mort d’une petite fille. Comme souvent, aux assises, comprendre n’a rien d’aisé. Que l’accusé soit un habitué des tribunaux ou non, il s’agit toujours de la rencontre d’individus s’étant soldée par la commission d’un crime. Il y a tout un fil à remonter, des faits connexes à prendre en compte, une évolution de la vie des protagonistes à expliquer, un élément déclencheur à identifier, etc. Une vie calme et paisible est déjà complexe ; imaginez la vie de celui ou celle qui se retrouve au tribunal, et qui risque 30 ans de prison. Il faut comprendre. Et pour comprendre, il faut réfléchir. Je dis cela sans mépris, j’emploie ce terme au pur sens cognitif. Il faut intégrer et mettre en lien un nombre incommensurable d’informations, restituer une chronologie, et prendre continuellement des décisions avant de prendre LA décision, pour les jurés. Maitre Renaud Portejoie, avocat de Cécile Bourgeon, avait appelé ces derniers à surpasser l’émotion pour atteindre la raison. Je ne peux que la lui donner.

L’émotion, l’ennemie de la raison ?

Un corpus plus qu’important d’études a montré que l’émotion n’est pas particulièrement favorable à un travail cognitif de qualité. Par exemple, Gouaux, en 1971, a montré que l’induction d’un état émotionnel positif ou négatif influençait de façon congruente le jugement que portaient des participants à l’égard d’un individu fictif. Ainsi, l’état émotionnel dans lequel on se trouve pourrait changer la façon dont nous évaluons autrui. En 1994, Bodenhausen et ses collègues ont montré que le fait de ressentir de la colère augmentait le recours aux stéréotypes et aux raccourcis afin d’apprécier une information. En outre, de façon plus concrète peut-être, la colère (vs. une émotion neutre) conduirait à plus facilement attribuer de l’intentionnalité à un individu dans un crime commis, et à une plus forte volonté de sanction (Ask & Pina, 2011). Une des raisons est que la colère diminuerait la capacité à interpréter les informations de façon analytique et détaillée. Plus nous ressentons une émotion négative élevée, plus nous tendons à juger les informations de façon générale et abstraite (e.g., Rivers, Reyna, & Mills, 2008). Par ailleurs, une étude a montré que des individus lambda, éprouvant un extrême dégout face à un crime commis, déshumanisaient davantage le suspect, exprimaient une volonté de le punir plus élevée, et le considéraient comme plus dangereux pour la société que des gens ressentant une émotion plus neutre (Stevenson, Malik, Totton, & Reeves, 2014). Dans l’affaire dont nous parlons, nous pouvons imaginer que le dégoût face aux circonstances de la mort de la fillette et la colère envers sa mère et son conjoint peuvent emmener à considérer de façon générale ces deux individus comme responsables de son sort, et qu’en conséquence, ils devraient être jugés comme si leurs actes avaient directement et volontairement entrainé sa mort. Pourtant, à explorer en détail les faits et les éléments incriminant les accusés, une telle conclusion est loin d’être évidente.

Nous pouvons aussi nous interroger sur la façon dont les individus sélectionnent et interprètent les informations disponibles lors du procès ou dans les médias, en fonction de leurs émotions. Un phénomène bien connu des psychologues est le biais de confirmation des hypothèses. A propos d’un sujet précis, les individus tendraient à rechercher et interpréter les informations de sorte à ce que celles-ci confirment des hypothèses ou croyances préétablies. Ainsi, un individu convaincu de la culpabilité des deux accusés quant aux coups portés ayant entrainé la mort de l’enfant s’attardera peut-être plus sur les informations disponibles venant confirmer cette hypothèse. S’il fait face à des informations ambiguës, il les interprétera de façon cohérente avec son hypothèse. Là où les choses se corsent, c’est qu’un état émotionnel élevé favorise le recours à cette sélectivité. En effet, les individus sont d’autant plus sensibles à ce biais de confirmation lorsque l’information induit une émotion négative (Wallace, 2015).

Ces différentes études peuvent aisément être mises en lien avec les réactions suscitées par le verdict de la cour d’assises de Riom. Malgré les explications juridiques faites par des journalistes ou des professionnels de la justice, les réactions exprimaient toujours de la colère et de l’incompréhension. Par exemple, sous une explication de Corinne Audouin (@cocale), journaliste à France Inter, une abonnée de Twitter écrivait : « je reste convaincue que les deux se sont foutu du monde et ont gagné leur pari ». Une autre répondait « elle l’a tué d’une manière ou d’une autre, le procès a été mené d’une manière calamiteuse », comme si la tenue de l’audience était une preuve de culpabilité de l’accusée. Enfin, dernier exemple, alors que Corinne Audouin précisait qu’au regard de la décision de la cour d’assises, la phrase « tu tues ton enfant, tu prends 5 ans [de prison] » était fausse, un(e) abonné(e) disait « oui c’est plutôt, tu caches son corps quelque part, tu prends 5 ans ». Pourtant, dans le dossier, aucun élément ne permet d’évaluer la véracité de l’oubli du lieu de sépulture. Les docteurs Blachère et Zagury ont même très clairement exprimé la possibilité d’un oubli à ce sujet. Enfin, au regard de la théorie, les appels à la mort des accusés ou à la prison à perpétuité réelle peuvent largement être interprétés comme une volonté forte de sanction initiée par de la colère et du dégoût extrêmes face à l’horreur qu’ils perçoivent dans les faits.

Ce qui est marquant dans ces réactions, ce n’est pas tant les réactions per se que l’ampleur de celles-ci. En parcourant le hashtag #Fiona sur Twitter, ou lisant les compte-rendu des manifestations de colère à la sortie du tribunal, il semble que la colère et le dégoût soient particulièrement diffusés parmi les individus ayant suivi les débats. L’émotion se partagerait-elle comme pourrait se partager une opinion ? Pourrions-nous même aller jusqu’à faire l’analogie d’une pathologie, et parler de contagion des émotions ? Les différentes études sur les processus émotionnels de groupe nous permettent d’y voir plus clair.

L’émotion est contagieuse

Les émotions sont des réactions physiologiques, et leur fonction est, en premier lieu, de nous permettre d’appréhender le monde qui nous entoure, et de réagir ensuite aux différents stimuli, et aux différentes épreuves que la vie nous impose. Mais les émotions revêtent aussi une large fonction sociale. Par leur expression, nous communiquons. Dès 1895, Le Bon préconisait que tout groupe composé d’êtres humains était propice à la contagion émotionnelle. Hatfield et ses collègues, en 1992, définissaient cette contagion de la manière suivante : « la tendance à imiter automatiquement et à synchroniser ses mouvements, expressions postures et vocalisations avec ceux d’une autre personne, et en conséquence, à converger au niveau émotionnel » (p. 153-154). En clair, l’émotion se partage au sein d’un groupe, et l’état émotionnel de chaque individu influence et est influencé par celui d’autrui. L’être humain apprend à reconnaître les émotions chez les autres, afin de leur attribuer un état mental, comprendre les situations, et ensuite agir en conséquence. Nous aurions, en fait, une tendance à automatiquement imiter les expressions, les intonations et les postures de nos semblables, nous poussant ainsi à ressentir les émotions (Hatfield, Cacioppo, Rapson, 1993). En clair, si vous vous retrouviez dans un lieu avec 100 autres personnes, et que vous observiez de la peur chez d’autres individus, il est probable qu’à votre tour, vous ressentiez cette peur pour peut-être agir en conséquence (e.g., fuir), tout en ignorant les raisons de cette émotion chez les autres.

Nous pouvons, du coup, nous interroger sur les raisons d’un tel partage des émotions sur Internet. En 2014, Coviello et ses collègues ont montré qu’un temps pluvieux influençait la valeur émotionnelle des statuts Facebook des membres touchés par cette mauvaise météo. Pour chaque personne directement touchée, son statut influençait la valeur émotionnelle de ceux d’une à deux personnes pourtant non concernée(s) par le mauvais temps. Les auteurs concluaient donc à une réelle synchronisation émotionnelle, donc le principal vecteur était le réseau social. Ainsi, il n’est pas étonnant de voir, en ligne, se partager une vive émotion, très majoritairement négative, en réaction à l’affaire « Fiona » ; ce d’autant plus que l’enquête, le procès et son verdict ont été très largement médiatisés et commentés.

Conclusion

Le but de ce billet n’est pas d’excuser les propos relatifs aux réactions des individus, ni de rendre légitime les insultes, les crachats, ou encore promouvoir ce que certains journalistes ont qualifié de lynchage. L’objectif est plutôt de comprendre ce qui s’est passé, et la façon dont l’émotion nuit aux processus réflexifs les plus complexes. Les affaires impliquant des enfants ont, à ma connaissance, toujours déchainé les passions. L’affaire « Patrick Henry », l’affaire « Richard Roman », ou plus récemment, l’affaire dite « d’Outreau », ont montré à quel point l’opinion publique pouvait réagir de façon virulente face à l’horreur de faits impliquant de jeunes enfants.

Un procès n’est pas fait pour excuser, il est fait pour juger. Et pour juger, il faut comprendre. Pour comprendre, il faut analyser en profondeur. Le travail cognitif associé est extrêmement couteux, et tout excès émotionnel sera une barrière à sa réalisation. C’est ce qu’ont très probablement subi les six jurés et les trois magistrats ayant délibéré durant cinq heures avant de rendre leur jugement. S’ils ont probablement ressenti de lourdes et négatives émotions durant les deux semaines de procès et durant les longues heures de délibération, nul doute qu’ils ont su prendre en compte tous les paramètres, confronter les éléments du dossier et envisagé les nombreux scénarii pour parvenir à répondre aux questions. Et les réponses, comme leurs motivations, ont été apportées au nom du peuple français.

Références bibliographiques

Ask, K., & Pina, A. (2011). On being angry and punitive: How anger alters perception of criminal intent. Social Psychological & Personality Science, 2(5), 494-499.

Bodenhausen, G. V., Sheppard, L. A., & Kramer, G. P. (1994). Negative affect and social judgment : The differential impact of anger and sadness. European Journal of Social Psychology, 24, 45-62.

Coviello, L., Sohn, Y., Kramer, A. D. I., Marlow, C. Franceschetti, M., Christakis, N. A., & Fowler, J. H. (2014). Detecting emotional contagion in massive social networks. PlosOne, 9(3), e90315.

Gouaux, C. (1971). Induced affective states and interpersonal attraction. Journal of Personality and Social Psychology, 20, 37-43.

Hatfield, E., Cacioppo, J. T. & Rapson, R. L. (1992). Primitive emotional contagion. In M. S. Clark (Ed.), Emotion and social behavior. Review of Personality and Social Psychology, 14, 151-177.

Hatfield, E., Cacioppo, J. T. & Rapson, R. L. (1993). Emotional contagion. Current Directions in Psychological Science, 3, 96-99.

Le Bon, G. (1895). Psychologie des foules. Paris: Presses Universitaires de France.

Rivers, S. E., Reyna, V. F., & Mills, B. (2008). Risk taking under the influence: A Fuzzy-Trace theory of emotion in adolescence. Developmental Review, 28, 107-144.

Stevenson, M. C., Malik, S. E., Totton, R. R., & Reeves, R. D. (2015). Disgust sensitivity predicts punitive treatment of juvenile sex offenders: The role of empathy, dehumanization, and fear. Analyses of Social Issues and Public Policy, 15(1), 177-197.

Wallace, W. A. (2015). The effect of confirmation bias on criminal investigative decision making. Thèse de doctorat, Walden University.