L’effet « Shaazam », les faux souvenirs et les co-témoins

Dernièrement, une affaire a secoué Internet. Plusieurs personnes se sont mises à la recherche d’un film sorti dans les années 90, nommé « Shazaam ». Problème : ce film semble n’avoir jamais existé. Pourtant, les internautes sont formels : ce film existe bien. Il est avec l’acteur Sinbad, qui jouerait le rôle d’un génie. La preuve de l’existence de ce long-métrage ? Ils s’en souviennent.

Nous sommes en 2017 et grâce à Internet, tout se trouve et se retrouve. Et dans le cas présent, il n’y a aucune trace de ce film. Plus intéressant encore, il existe des indices laissant penser que tous ces individus assurant l’existence de Shazaam sont victimes d’un faux souvenir. Avant d’aller plus loin, commençons par définir ce que sont les faux souvenirs. Corson et Verrier, dans leur ouvrage de 2013 proposaient cette définition : les faux souvenirs sont « soit des souvenirs qui présentent des distorsions par rapport à l’expérience réelle, intégrant des interprétations et des inférences, soit de manière plus dramatique des souvenirs d’événements qui ne sont jamais advenus » (p. 13). En d’autres mots, il s’agit soit d’une déformation en mémoire d’un souvenir d’un événement réel, soit d’une construction mémorielle totale d’un événement. Dans le cas du souvenir de ce film, plusieurs éléments laissent penser qu’il s’agit plutôt d’une déformation que d’une construction totale. En effet, après recherche, des internautes ont retrouvé la trace d’un film appelé « Kazaam » (donc, ayant une sonorité très proche de « Shazaam »), sorti lui aussi dans les années 90, avec Shaquille O’Neal, dans le rôle… d’un génie. Notons enfin, que le supposé premier rôle, Sinbad, a démenti toute participation à un tel film. Si tous ces éléments ne garantissent pas la preuve de l’inexistence de ce film–de toute façon, c’est à ceux  ou celles postulant l’existence du film de la prouver–les indices renvoient très fortement à un faux souvenir.

Avec le temps, la mémoire se dégrade. Le premier à avoir l’observé expérimentalement est Ebbinghaus, en 1885, avec sa célèbre « courbe de l’oubli ». En gros, lorsqu’on expérimente un événement, on oublie très rapidement un gros, gros, gros, gros paquet d’informations, jusqu’à atteindre un seuil de quantité d’informations qui s’inscrivent dans la mémoire à long terme. Je vous mets un petit dessin juste en-dessous pour bien comprendre le truc (c’est pas si régulier, en vrai, mais ça donne une idée).

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Le souci avec l’oubli, c’est que, parfois, on a besoin de se souvenir des choses de façon exhaustive : raconter notre journée à nos amis, réciter un cours, faire un témoignage (ça, on y reviendra). Sauf que c’est impossible, on a oublié la majorité des informations. Mais avant même de se rendre compte de tout cela, notre mémoire va réussir à reconstruire l’événement afin de garantir un sens général, et surtout, une cohérence afin qu’il nous paraisse authentique. Et c’est là que l’on va commencer à parler de faux souvenirs.

Tous nos souvenirs des événements les plus marquants de notre vie comportent des faux souvenirs. Ça peut faire peur, dit comme ça, mais c’est ainsi. C’est simplement le fonctionnement normal de notre mémoire. On n’a pas les capacités cognitives nécessaires pour tout intégrer en mémoire (phase dite « d’encodage »), pour tout conserver en mémoire (phase dite « de stockage »), et ensuite pour se souvenir de toutes les informations (phase dite « de récupération »). Alors on reconstruit. On va venir combler les petits trous qui pourraient nuire à ce sentiment d’authenticité du souvenir. On va faire en sorte, sans jamais s’en rendre compte, que le souvenir de l’événement ait un sens satisfaisant pour qu’il paraisse vrai. Et pour cela, on va intégrer des informations qui, peut-être, ne se sont jamais produites. Je ne vais pas rentrer dans le détail du comment, ça rallongerait considérablement la taille de ce billet, mais j’en parlerai à d’autres moments. En attendant, je vous invite à lire l’ouvrage de Corson et Verrier (2013), qui est très bien pour comprendre et qui n’est pas très cher.

Revenons à Shazaam. Les individus s’en souviennent parfaitement, alors que le film ne semble pas exister. Comment, dans ce cas, leur mémoire s’est reconstruite ? D’abord, on peut supposer qu’ils ont vu, ou du moins, pris connaissance, du film Kazaam. Cela remonte à plus de 20 ans, bientôt 30, il est alors logique qu’un souvenir d’un tel film soit flou, imprécis, et basé sur des représentations relativement abstraites de l’œuvre. Intégrer Sinbad à ce film vient peut-être du souvenir d’un autre film à l’époque sorti, avec Sinbad. La familiarité du nom du film, ce n’est pas forcément compliqué. Une des applications les plus célèbres sur smartphone s’appelle… Shazam. Même si cela est sans rapport avec la tambouille, il n’y a rien d’illogique à ce que ce nom résonne en eux comme quelque chose de familier. Surtout que ce nom ressemble à Kazaam.

Les souvenirs se mélangent entre eux, et se mélangent à ce qui est de l’ordre de l’imaginaire. Elizabeth Loftus, une des plus grandes spécialistes mondiales dans l’étude de la mémoire comparait les souvenirs à des cuillères de lait jetées dans un bol d’eau claire, et posait cette question « qui, parmi nous, oserait prétendre qu’il arrive à distinguer l’eau du lait ? «  (Loftus & Ketcham, 1994, p. 3-4). Plus les souvenirs concernent des événements lointains, plus il existe de chances qu’ils soient imparfaits et qu’il faille pour cela les arranger afin de les rendre cohérents et sensés. Et pour cela, nous n’hésiterons pas à y ajouter de l’imagination et à les mélanger à d’autres souvenirs qui y ressemblent plus ou moins.

Mais dans cette affaire « Shazaam », ce qui est particulièrement intéressant, et qui a un point commun avec l’environnement judiciaire : c’est le partage du faux souvenir. En psychologie judiciaire, on appelle ce phénomène le « co-témoignage ». Il s’observe lorsque plusieurs témoins d’un même événement échangent leurs souvenirs, et se trouvent à les uniformiser, au point de pouvoir fournir des récits particulièrement similaires. En 1997, Shaw, Garven et Wood ont conduit 3 expériences afin de mettre en avant cet effet de co-témoin. Dans la première étude, des individus recevaient de la part d’un interrogateur une information présentée comme obtenue d’un témoin du même événement pour lequel ils témoignaient. Dans les expériences 2 et 3, les participants recevaient des informations erronées directement de la part d’un co-témoin. Dans les trois études, la probabilité qu’un témoin rappelle ces informations erronées était plus élevée que lorsqu’ils n’avaient reçu aucune information issue d’un co-témoin. Plus intéressant, cet effet s’observait aussi avec un délai de 48h. En d’autres mots, nos souvenirs ne sont pas uniquement basés sur l’expérience vécue et perçue, mais aussi sur ce que les autres nous en disent. Dans l’affaire Shazaam, les internautes convaincus de l’existence du film n’ont fait que partager des (faux) souvenirs, et se sont mutuellement enrichis de nouvelles informations. Le terrain était particulièrement favorable à l’intégration de nouveaux (faux) éléments puisque leur objectif était de réussir à réunir le plus d’informations afin de retrouver le film recherché.

Les conséquences ne sont pas graves dans l’affaire Shazaam. Au pire, le film n’existe effectivement pas, et les individus devront simplement remettre en cause la fiabilité de leurs souvenirs. Mais, dans un contexte judiciaire, les conséquences peuvent être particulièrement graves : imaginez plusieurs témoins d’un braquage, dont l’un se souvient que l’agresseur portait une arme, à tort. Immédiatement après les faits, les témoins discutent. Et plusieurs témoins se souviennent d’une arme. La qualification peut changer, et peut par exemple passer d’un délit à un crime. Et plusieurs témoignages qui corroborent, généralement… ça a du poids. Alors que la mémoire arrive à se reconstruire seule au moyen des connaissances préalables sur le monde qui nous entoure, le phénomène de co-témoignage renvoie à un phénomène de contamination du souvenir « post-événement ». Ici, ce sont les informations données par les autres témoins qui aideraient à compléter le souvenir des faits, que ces ajouts soient exacts ou non. Vous vous en doutez, ce qui est particulièrement embarrassant lors d’une enquête, c’est lorsque cet ajout est erroné. Et si vous pensez que ces situations ne sont pas si courantes, je vous invite à lire l’article publié par Paterson et Kemp, en 2007 : 86% des individus ayant été témoins d’événements sérieux en compagnie d’autres témoins ont déclaré en avoir discuté avec eux.

Les études concernant le fonctionnement de la mémoire nous apprennent qu’il ne faut pas faire confiance à nos propres souvenirs. Mon conseil ici sera, en plus et surtout, de ne pas faire confiance à ceux des autres.

Références bibliographiques

Corson, Y. & Verrier, N. (2013). Les faux souvenirs. Bruxelles : De Boeck.

Loftus, E. F., & Ketcham, K. (1994). The myth of repressed memory. NY : St. Martin’s Press.

Paterson, H. M., & Kemp, R. I. (2007). Co-witnesses talk : A survey of eyewitness discussion. Psychology, Crime & Law, 12(2), 181-191.

Shaw, J. S., Garven, S., & Wood, J. M. (1997). Co-witness information can have immediate effects on eyewitness memory reports. Law and Human Behavior, 21(5), 503-523.

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1 réflexion sur « L’effet « Shaazam », les faux souvenirs et les co-témoins »

  1. D’où peut être la citation : « La mémoire du coeur efface les mauvais souvenirs et embellit les bons. »
    Super article, mais quelque part ça fait peur, déjà que plus on avance dans l’âge moins on se souvient de choses lointaines mais en plus si elles ne sont pas fiables….la loose
    Peut être que quand @Bismatoj sera vieux, il croira que dans sa jeunesse il n’était pas fragile. Ce sera un sacré faux souvenir pour le coup.

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