L’affaire « Fiona », la raison de l’émotion

Vendredi 24 novembre 2016, vers 21h15, Cécile Bourgeon était acquittée pour les coups mortels ayant entrainé la mort–sans intention de la donner–de sa fille, Fiona, âgée de 5 ans. Elle était toutefois condamnée pour plusieurs délits connexes (e.g., recel de cadavre, dénonciation mensongère, modification de scène de crime), à 5 ans d’emprisonnement, alors que Berkane Mahklouf, son ex-compagnon, était condamné à 20 ans de prison pour ces mêmes charges, mais aussi pour les coups mortels. Trop peu, pour beaucoup de monde. Immédiatement, réactions hostiles, et le mot est faible, s’enclenchaient sur les réseaux sociaux. « C’est une honte, la seule chose qu’ils méritent, c’est la peine de mort ! », « Ils méritent la peine de mort ces sous merdes ! », « c’est vraiment inadmissible 5 ans de prison pour ces monstres » pouvait-on voir, par exemple, sur Twitter. A en lire les différents compte-rendu sur ce réseau (voir @cocale, par exemple) ou dans des articles de presse (voir l’excellent article de Pascale Robert-Diard dans Le Monde–réservé aux abonnés), les réactions étaient aussi violentes à la sortie du tribunal. Les deux condamnés regagnaient leur maison d’arrêt sous les insultes, les agitations, les hurlements, et les crachats.

J’ai eu l’occasion d’assister à deux jours de ce procès hors norme. Hors norme pour les faits : une enfant tuée, un mensonge à l’échelle nationale (la mère a fait croire à un enlèvement durant plusieurs mois), un corps introuvable, un oubli du lieu de sépulture. Hors norme pour les enjeux : que s’est-il réellement passé ? Comment est réellement morte la fillette ? Où est son corps ? Enfin, hors norme pour la complexité à juger : il fallait, pour les six jurés et les trois magistrats, juger sans la moindre preuve matérielle ; uniquement des accusations mutuelles des accusées, des inconsistances, des témoignages, et une mort sans corps.

Durant ces deux jours, l’émotion et la tension étaient palpables : prises de bec entre la défense et les parties civiles, l’agacement de l’avocat général à l’encontre des réponses évasives des accusés, le public présent commentant sans tellement de discrétion les débats, des « oooh », des rires jaunes, des soupirs. Sur Internet, tous les tweets des journalistes étaient la cible de réponses hostiles envers les accusés. Et cette émotion, elle est logique : une enfant, très jeune et vulnérable, est morte ; elle a été enterrée nue on ne sait où, et les garants de sa protection ont menti à tout un pays, dont une partie s’était mobilisée pour retrouver la jeune victime. D’enfant d’un couple, elle était devenue l’enfant de la société. Finalement, les réactions suivant le verdict ne m’ont pas surpris. L’émotion des gens a dirigé les réactions durant le procès, comment l’arrêt de la cour d’assises aurait-il pu provoquer autre chose ?

En tant que chercheur en psychologie, cette émotion me parle. Cela peut paraître froid, voire déconnecté, mais les mécanismes psychologiques derrière ces réactions sont totalement logiques. Dans une telle affaire, l’enjeu est de comprendre. Comprendre comment deux individus se retrouvent dans le box des accusés, afin de répondre de la mort d’une petite fille. Comme souvent, aux assises, comprendre n’a rien d’aisé. Que l’accusé soit un habitué des tribunaux ou non, il s’agit toujours de la rencontre d’individus s’étant soldée par la commission d’un crime. Il y a tout un fil à remonter, des faits connexes à prendre en compte, une évolution de la vie des protagonistes à expliquer, un élément déclencheur à identifier, etc. Une vie calme et paisible est déjà complexe ; imaginez la vie de celui ou celle qui se retrouve au tribunal, et qui risque 30 ans de prison. Il faut comprendre. Et pour comprendre, il faut réfléchir. Je dis cela sans mépris, j’emploie ce terme au pur sens cognitif. Il faut intégrer et mettre en lien un nombre incommensurable d’informations, restituer une chronologie, et prendre continuellement des décisions avant de prendre LA décision, pour les jurés. Maitre Renaud Portejoie, avocat de Cécile Bourgeon, avait appelé ces derniers à surpasser l’émotion pour atteindre la raison. Je ne peux que la lui donner.

L’émotion, l’ennemie de la raison ?

Un corpus plus qu’important d’études a montré que l’émotion n’est pas particulièrement favorable à un travail cognitif de qualité. Par exemple, Gouaux, en 1971, a montré que l’induction d’un état émotionnel positif ou négatif influençait de façon congruente le jugement que portaient des participants à l’égard d’un individu fictif. Ainsi, l’état émotionnel dans lequel on se trouve pourrait changer la façon dont nous évaluons autrui. En 1994, Bodenhausen et ses collègues ont montré que le fait de ressentir de la colère augmentait le recours aux stéréotypes et aux raccourcis afin d’apprécier une information. En outre, de façon plus concrète peut-être, la colère (vs. une émotion neutre) conduirait à plus facilement attribuer de l’intentionnalité à un individu dans un crime commis, et à une plus forte volonté de sanction (Ask & Pina, 2011). Une des raisons est que la colère diminuerait la capacité à interpréter les informations de façon analytique et détaillée. Plus nous ressentons une émotion négative élevée, plus nous tendons à juger les informations de façon générale et abstraite (e.g., Rivers, Reyna, & Mills, 2008). Par ailleurs, une étude a montré que des individus lambda, éprouvant un extrême dégout face à un crime commis, déshumanisaient davantage le suspect, exprimaient une volonté de le punir plus élevée, et le considéraient comme plus dangereux pour la société que des gens ressentant une émotion plus neutre (Stevenson, Malik, Totton, & Reeves, 2014). Dans l’affaire dont nous parlons, nous pouvons imaginer que le dégoût face aux circonstances de la mort de la fillette et la colère envers sa mère et son conjoint peuvent emmener à considérer de façon générale ces deux individus comme responsables de son sort, et qu’en conséquence, ils devraient être jugés comme si leurs actes avaient directement et volontairement entrainé sa mort. Pourtant, à explorer en détail les faits et les éléments incriminant les accusés, une telle conclusion est loin d’être évidente.

Nous pouvons aussi nous interroger sur la façon dont les individus sélectionnent et interprètent les informations disponibles lors du procès ou dans les médias, en fonction de leurs émotions. Un phénomène bien connu des psychologues est le biais de confirmation des hypothèses. A propos d’un sujet précis, les individus tendraient à rechercher et interpréter les informations de sorte à ce que celles-ci confirment des hypothèses ou croyances préétablies. Ainsi, un individu convaincu de la culpabilité des deux accusés quant aux coups portés ayant entrainé la mort de l’enfant s’attardera peut-être plus sur les informations disponibles venant confirmer cette hypothèse. S’il fait face à des informations ambiguës, il les interprétera de façon cohérente avec son hypothèse. Là où les choses se corsent, c’est qu’un état émotionnel élevé favorise le recours à cette sélectivité. En effet, les individus sont d’autant plus sensibles à ce biais de confirmation lorsque l’information induit une émotion négative (Wallace, 2015).

Ces différentes études peuvent aisément être mises en lien avec les réactions suscitées par le verdict de la cour d’assises de Riom. Malgré les explications juridiques faites par des journalistes ou des professionnels de la justice, les réactions exprimaient toujours de la colère et de l’incompréhension. Par exemple, sous une explication de Corinne Audouin (@cocale), journaliste à France Inter, une abonnée de Twitter écrivait : « je reste convaincue que les deux se sont foutu du monde et ont gagné leur pari ». Une autre répondait « elle l’a tué d’une manière ou d’une autre, le procès a été mené d’une manière calamiteuse », comme si la tenue de l’audience était une preuve de culpabilité de l’accusée. Enfin, dernier exemple, alors que Corinne Audouin précisait qu’au regard de la décision de la cour d’assises, la phrase « tu tues ton enfant, tu prends 5 ans [de prison] » était fausse, un(e) abonné(e) disait « oui c’est plutôt, tu caches son corps quelque part, tu prends 5 ans ». Pourtant, dans le dossier, aucun élément ne permet d’évaluer la véracité de l’oubli du lieu de sépulture. Les docteurs Blachère et Zagury ont même très clairement exprimé la possibilité d’un oubli à ce sujet. Enfin, au regard de la théorie, les appels à la mort des accusés ou à la prison à perpétuité réelle peuvent largement être interprétés comme une volonté forte de sanction initiée par de la colère et du dégoût extrêmes face à l’horreur qu’ils perçoivent dans les faits.

Ce qui est marquant dans ces réactions, ce n’est pas tant les réactions per se que l’ampleur de celles-ci. En parcourant le hashtag #Fiona sur Twitter, ou lisant les compte-rendu des manifestations de colère à la sortie du tribunal, il semble que la colère et le dégoût soient particulièrement diffusés parmi les individus ayant suivi les débats. L’émotion se partagerait-elle comme pourrait se partager une opinion ? Pourrions-nous même aller jusqu’à faire l’analogie d’une pathologie, et parler de contagion des émotions ? Les différentes études sur les processus émotionnels de groupe nous permettent d’y voir plus clair.

L’émotion est contagieuse

Les émotions sont des réactions physiologiques, et leur fonction est, en premier lieu, de nous permettre d’appréhender le monde qui nous entoure, et de réagir ensuite aux différents stimuli, et aux différentes épreuves que la vie nous impose. Mais les émotions revêtent aussi une large fonction sociale. Par leur expression, nous communiquons. Dès 1895, Le Bon préconisait que tout groupe composé d’êtres humains était propice à la contagion émotionnelle. Hatfield et ses collègues, en 1992, définissaient cette contagion de la manière suivante : « la tendance à imiter automatiquement et à synchroniser ses mouvements, expressions postures et vocalisations avec ceux d’une autre personne, et en conséquence, à converger au niveau émotionnel » (p. 153-154). En clair, l’émotion se partage au sein d’un groupe, et l’état émotionnel de chaque individu influence et est influencé par celui d’autrui. L’être humain apprend à reconnaître les émotions chez les autres, afin de leur attribuer un état mental, comprendre les situations, et ensuite agir en conséquence. Nous aurions, en fait, une tendance à automatiquement imiter les expressions, les intonations et les postures de nos semblables, nous poussant ainsi à ressentir les émotions (Hatfield, Cacioppo, Rapson, 1993). En clair, si vous vous retrouviez dans un lieu avec 100 autres personnes, et que vous observiez de la peur chez d’autres individus, il est probable qu’à votre tour, vous ressentiez cette peur pour peut-être agir en conséquence (e.g., fuir), tout en ignorant les raisons de cette émotion chez les autres.

Nous pouvons, du coup, nous interroger sur les raisons d’un tel partage des émotions sur Internet. En 2014, Coviello et ses collègues ont montré qu’un temps pluvieux influençait la valeur émotionnelle des statuts Facebook des membres touchés par cette mauvaise météo. Pour chaque personne directement touchée, son statut influençait la valeur émotionnelle de ceux d’une à deux personnes pourtant non concernée(s) par le mauvais temps. Les auteurs concluaient donc à une réelle synchronisation émotionnelle, donc le principal vecteur était le réseau social. Ainsi, il n’est pas étonnant de voir, en ligne, se partager une vive émotion, très majoritairement négative, en réaction à l’affaire « Fiona » ; ce d’autant plus que l’enquête, le procès et son verdict ont été très largement médiatisés et commentés.

Conclusion

Le but de ce billet n’est pas d’excuser les propos relatifs aux réactions des individus, ni de rendre légitime les insultes, les crachats, ou encore promouvoir ce que certains journalistes ont qualifié de lynchage. L’objectif est plutôt de comprendre ce qui s’est passé, et la façon dont l’émotion nuit aux processus réflexifs les plus complexes. Les affaires impliquant des enfants ont, à ma connaissance, toujours déchainé les passions. L’affaire « Patrick Henry », l’affaire « Richard Roman », ou plus récemment, l’affaire dite « d’Outreau », ont montré à quel point l’opinion publique pouvait réagir de façon virulente face à l’horreur de faits impliquant de jeunes enfants.

Un procès n’est pas fait pour excuser, il est fait pour juger. Et pour juger, il faut comprendre. Pour comprendre, il faut analyser en profondeur. Le travail cognitif associé est extrêmement couteux, et tout excès émotionnel sera une barrière à sa réalisation. C’est ce qu’ont très probablement subi les six jurés et les trois magistrats ayant délibéré durant cinq heures avant de rendre leur jugement. S’ils ont probablement ressenti de lourdes et négatives émotions durant les deux semaines de procès et durant les longues heures de délibération, nul doute qu’ils ont su prendre en compte tous les paramètres, confronter les éléments du dossier et envisagé les nombreux scénarii pour parvenir à répondre aux questions. Et les réponses, comme leurs motivations, ont été apportées au nom du peuple français.

Références bibliographiques

Ask, K., & Pina, A. (2011). On being angry and punitive: How anger alters perception of criminal intent. Social Psychological & Personality Science, 2(5), 494-499.

Bodenhausen, G. V., Sheppard, L. A., & Kramer, G. P. (1994). Negative affect and social judgment : The differential impact of anger and sadness. European Journal of Social Psychology, 24, 45-62.

Coviello, L., Sohn, Y., Kramer, A. D. I., Marlow, C. Franceschetti, M., Christakis, N. A., & Fowler, J. H. (2014). Detecting emotional contagion in massive social networks. PlosOne, 9(3), e90315.

Gouaux, C. (1971). Induced affective states and interpersonal attraction. Journal of Personality and Social Psychology, 20, 37-43.

Hatfield, E., Cacioppo, J. T. & Rapson, R. L. (1992). Primitive emotional contagion. In M. S. Clark (Ed.), Emotion and social behavior. Review of Personality and Social Psychology, 14, 151-177.

Hatfield, E., Cacioppo, J. T. & Rapson, R. L. (1993). Emotional contagion. Current Directions in Psychological Science, 3, 96-99.

Le Bon, G. (1895). Psychologie des foules. Paris: Presses Universitaires de France.

Rivers, S. E., Reyna, V. F., & Mills, B. (2008). Risk taking under the influence: A Fuzzy-Trace theory of emotion in adolescence. Developmental Review, 28, 107-144.

Stevenson, M. C., Malik, S. E., Totton, R. R., & Reeves, R. D. (2015). Disgust sensitivity predicts punitive treatment of juvenile sex offenders: The role of empathy, dehumanization, and fear. Analyses of Social Issues and Public Policy, 15(1), 177-197.

Wallace, W. A. (2015). The effect of confirmation bias on criminal investigative decision making. Thèse de doctorat, Walden University.

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